{ Photos © Richard Robert }

{ 1- À l’orée de l’automne, je passe quatre jours, seul, dans un hameau de la Loire, et dans la maison qui, ici-bas, me connaît le mieux. J’entends par là que c’est la seule maison qui, de mon existence aux 56 années bientôt révolues, a vu naître, a accueilli et a embrassé tous les âges, toutes les périodes, tous les chapitres, toutes les mutations qui l’ont constituée, sans exception aucune – même si, de certaines phases plus récentes, elle n’aura parfois reçu que de simples signaux clignotants.
Je n’avais pas 3 ans quand mes parents ont eu le génie de s’enticher de cette bâtisse de paysan-tisseur forézien, dont la beauté un peu massive et sans apparat, le corps trapu et les traits rustiques n’auront cessé de s’adoucir, de s’arrondir au gré des aménagements, des saisons dont l’or se répartissait équitablement entre toutes les générations, des tablées familiales et des teufs de jeunesse comme des heures de haute solitude qui s’y jouèrent ; autrement dit : au gré de la bonne vie comme elle va, allez, quand elle le veut et le peut bien. }
{ 2- Elle en a vu de belles, la maison, avant de perdre peu à peu de son pouvoir d’attraction et d’animation, et maintenant, elle ploie sous une lente et noble fatigue, la maison, elle a les articulations qui sifflent, la migraine au toit, des craquements boisés au creux des reins, un teint de vieux parchemin. Mais elle n’a pas dit son dernier mot. Elle me tient, et elle le sait. Elle n’a pas besoin de me forcer la main, de faire montre d’autorité ni de solennité. Quand elle me voit revenir, c’est la matière même de ma vie qu’elle me glisse sous la peau, quasi subrepticement, comme la vieille tante qui place un billet de banque plié et fripé dans la paume de l’enfant sage. J’ai beau connaître par cœur ce geste pudique et sûr, ce rituel réglé comme une montre à carillon, cette attention qui a la saveur rassurante de l’immuable : ils me cueillent à chaque fois à même le seuil, et je ne peux le plus souvent me retenir de fondre en larmes, de ces larmes qui perlent devant la magie de ce qui revient toujours, mais ne se répète jamais. }

{ 3- C’est un privilège, me semble-t-il, d’avoir ainsi, dans un coin du vaste monde, un endroit où toute la vie qu’on a filée (car les paysans-tisseurs que nous sommes la filent bien plus qu’ils ne la mènent) est comme redistribuée, rebattue, redéployée. Un endroit où notre vie qui a passé n’est pas intacte, surtout pas ; pas coagulée ni fossilisée, pas piégée dans l’ambre, ni moulée dans la coque froide d’un musée ; où elle serait comme reproduite par synthèse, et recombinée. Ce que je retrouve dans cette maison, c’est ma vie tout entière à l’état de vibration sourde, de tachycardie battant les tempes comme une énigme, de bourdonnement tenace, de tremblotement qui n’en finit pas, de présence fantôme, de lumière rémanente. Quand j’arrive ici, ma vie est là qui m’attend, tout à la fois ancienne et chaude, revenue du diable Vauvert et tendue vers l’ailleurs, révolue et résolue, dans l’air fumant de l’été comme dans les transparences vitreuses de la saison froide.
C’est un privilège, oui, que de pouvoir revenir ainsi dans une maison qui abrite tous nos âges, car cela nous donne à vivre – tout simplement, tout modestement, mais aussi tout vertigineusement – l’expérience de la durée. Ce n’est pas en se figeant ni en prenant la fuite qu’on peut durer, ou qu’on peut comprendre qu’on a duré, ne serait-ce qu’un peu : cela, même les pierres chenues du Machu Picchu, même les séquoias géants de l’Oregon, même les momies blanchies de l’Atacama nous le disent. On ne peut durer, et faire durer avec soi tout ce qu’on a perdu, qu’en s’abandonnant à cet équilibre instable entre la froideur de l’irréversible et la promesse du renouveau – toute une chimie dont seuls les lieux qui nous connaissent depuis toujours savent composer et transmettre la formule. }

{ 4-Voilà un an maintenant que je sais à quel point la durée, ou la sensation de la durée, ne s’éprouve vraiment que dans ce qui relie la morsure de l’éphémère et la caresse fragile de ce qui s’obstine à tenir, le sel cuisant de la perte et le baume réparateur de ce qui, vaille que vaille, comme miraculeusement, parvient à persister.
Et depuis un an maintenant, je sais que le goût de durer est le seul sentiment qui peut nous consoler d’être réduits par l’absence d’un être cher – le seul sentiment qui, en un mot, peut nous consoler d’être moindres. }


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