{ Photogrammes tirés de L’Avventura de Michelangelo Antonioni – ©1960 Aries / DVD 2004 Editions Montparnasse }

{ 1- Chaque matin, le deuil est donc là, en faction au pied du lit, partenaire indéfectible, assommant de dévouement. Le deuil, c’est la fidélité-au-poste incarnée. Huit mois après, ce n’est plus tant sa présence qui pèse – la résignation, cette autre alliée imposée, commise d’office, qui compense sa médiocrité par sa bonne volonté, a fini par prendre mécaniquement sa part de fardeau. Non, ce qui, à la longue, use la corde des jours, c’est cette manière qu’a le deuil d’apparaître chaque matin sous un visage un peu différent, la gueule légèrement refaite, modifiée par les travaux invisibles du sommeil, le petit bistouri nocturne de l’inconscient. Chaque matin, il faut se plier à ce même jeu d’observation subtilement cruel, s’atteler à identifier cet on-ne-sait-quoi qui a bien pu recomposer une fois encore sa structure interne, et qui au premier examen sait se dérober avec tant de ruse et d’agilité. Chaque matin, il faut, de tâtonnement en tâtonnement, à l’aveugle presque, au jugé toujours, parvenir à en réapprendre les contours, les lignes et l’épaisseur pour, ne serait-ce qu’un instant, tenter de le faire à nouveau sien, et peut-être même, rêvons un peu, l’ajuster à sa main, lui redonner forme conforme – conforme au temps intérieur qu’il fait, à l’instant t des pensées et des humeurs, à la teneur de ces heures liquides et changeantes auxquelles il injecte lui-même son fluide capricieux. }

{ 2- Voilà qui requiert un large éventail d’outils, de registres et de patiences. Le deuil relève de l’artisanat le plus solitaire et le plus empirique. Il ne fait pas école ni clan, ne crée pas de cercle, de club, de corporation. À peine tissera-t-il négligemment quelques compagnonnages d’infortune, tout un réseau hasardeux d’affinités provisoires, basé trop souvent sur un commerce de dupes, réconfortant mais sans véritable lendemain – aucun deuil ne ressemblant à un autre, il est impossible d’en faire une monnaie d’échange durable. S’il est une communauté du deuil, elle est faite d’une toile par nature effilochée, grossièrement taillée dans nos existences de passage, faisant et défaisant au hasard des âmes qu’il frappe des agglomérats de survivants grossièrement formés – grappes pâles, fluctuantes et précaires, qui sont comme les reflets fantomatiques de la communauté de disparus, elle-même fluctuante et précaire, à laquelle elles se trouvent rattachées.
Le deuil est un artisanat sans confrérie instituée, mais aussi sans atelier fixe ; il ne donne pour patrie qu’une forme d’exil intérieur permanent. C’est un artisanat errant, dont la pratique se partage par bribes mais ne se transmet jamais dans sa totalité – car cette totalité n’existe pas. Le deuil est par nature inaccompli. Sans traité fondamental, sans manuel d’apprentissage, sans dogme, sans loi. Il ne fait que passer de mains en mains, faute de mieux ; mains entre lesquelles il s’abîme et se réinvente sans que personne y comprenne rien. }
{ 3- C’est pourquoi, aussi, le deuil est l’un des emblèmes par excellence, quoique pathétique, de la vie amateure – la vie qui aime. Il est la rançon amère et inestimable de toute existence qui a aimé et perdu ce qu’elle a aimé, qui aime et aimera encore et perdra encore ce qu’elle aime, jusqu’au jour où elle-même sera perdue, et deviendra la rançon cruelle et inestimable de quelque autre vie qui, peut-être, l’aura aimée.

{ 4- Aux âmes endeuillées, il est souvent répété, comme s’il s’agissait là d’une posologie à respecter et appliquer sans attendre, que “le temps fera son œuvre”. Et voilà le temps – qui a le dos large, certes, mais pas tant – affublé des oripeaux et des prodiges douteux du guérisseur. Sauf que, premier point, je ne suis pas certain, voyez-vous, de pouvoir, ni même de vouloir, guérir de la disparition de Léonard, mon seul et unique et incomparable enfant. De toute façon, le deuil n’est pas une maladie, même si certains montrent parfois dans leurs prudences et leurs évitements qu’ils semblent redouter une forme de contagion. Le deuil n’est qu’une blessure, une plaie. Et on ne guérit pas d’une blessure : au mieux on cicatrise, plus ou moins bien ; ou pas. Nul besoin de diagnostic ni de savante médication – quelques pansements et cataplasmes feront bien l’affaire. Et, second point : si le temps possède à coup sûr quelques pouvoirs colossaux, ce n’est pas forcément dans son activité intermittente de guérisseur qu’il les manifeste au mieux. À un ami musicien, Mickaël Mottet, qui, avec un tact infini, m’a adressé une chanson composée et enregistrée pour Léonard, une chanson pour habiter le silence interdit qu’avait aussi déclenché en lui la soudaine éclipse de ce jeune homme qu’il ne connaissait pas, j’ai écrit ceci : “Le temps essaie de m’aider comme il peut – et c’est rare de voir le temps patiner et s’en voir à ce point, ne pas trop savoir comment s’y prendre lui-même.”
Je crois que le deuil est plus fort que le temps. J’ai même cette sensation trouble, mal étayée mais coriace, que le deuil est plus fort que la mort elle-même ; peut-même plus que la mort et la vie réunies. Voyez un peu les beaux draps, ou les beaux linceuls, dans lesquels nous nous trouvons. }




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