[Toutes les illustrations © Marguerite Martin – Carnet 2022]
In the midst of life
We are in death
(Henry “toujours le mot pour rire” Purcell
in Funeral Sentences for Queen Mary)

Miscellanées de dix notes et fragments sur l’état de fatigue – et les éclats de pensée qu’il peut incidemment provoquer lorsque nous est imposé le loisir d’y planter notre carcasse quelques jours durant.
1. Une seconde moitié de vie passée à guetter l’épuisement, et je ne le savais pas. Quel grand distrait je fais, une fois de plus. Quelle incomparable faculté d’oubli de soi, d’auto-illusion, de surdité au cliquetis pourtant si tenaillant de ses propres rouages. Une fois encore, je n’avais donc pas lu, pas compris. Car à nos âges, ce n’est pas la fatigue qui nous guette et nous prend, non. C’est nous – enfin “nous”, façon de parler : disons, cet embrouillement familier et impayable de titubements du cœur et de frasques de l’esprit qui nous fait figure de machinerie et nous anime… c’est nous, donc, qui finissons par prendre la fatigue, et l’enfourcher. Nous qui, une bonne fois pour toutes, devons nous faire à l’idée qu’elle sera désormais notre seule et unique monture, loyale malgré nous, infaillible jusqu’à la fin de notre temps et du sien, Bucéphale efflanqué, Pégase cloué au sol et à bout de souffle, Rossinante têtue qui s’est promis de nous servir sur le dernier chemin, fut-ce en traînant copieusement du sabot, en baissant toujours plus de régime, en perdant sans cesse le fil du temps, de la pensée et de l’effort soutenus, en se brisant les pattes sans crier gare, en se montrant pareillement capable d’effondrements subits et de ragaillardissements miraculeux. J’ai bon dos de pester contre elle, d’abattre sur elle cette grogne qui est en fait un triste aveu de paresse, doublé d’une assez misérable tentative de duperie envers moi-même. Car je sais pertinemment que ma fatigue sera ma dernière et fidèle alliée, et que la fustiger est non seulement inutile, mais injuste – une insulte à son absolu dévouement, à cet engagement boitillant qui est le sien, elle qui s’est juré de m’accompagner partout, jusqu’à l’écroulement de tout.
2. Une certaine tentation du forfait, toujours. Pas celui des odieux criminels, hein (hélas ?)… Plutôt celui des âmes qui glissent insensiblement sur la pente de la démission, de l’inexécution des tâches, de l’abdication de tout bien. Celui de Bartleby le scribe, d’Elisabeth Vogel dans Persona1, d’Un homme qui dort.
Forfait, fort fait. Quelle ironie que ce mot, quelle malice que cette langue.

3. Désormais, je n’écris le plus souvent que pour consigner le fait que j’ai renoncé à écrire, ou tout du moins à envisager d’en faire, même pas un métier ni encore moins une médecine, mais ne serait-ce qu’une pratique, une gymnastique régulière à défaut d’être quotidienne. Écrire, alors, ne serait donc plus que le procès-verbal d’un épuisement annoncé, devenu chronique, et finalement d’un abandon à venir ; un abandon qui approche mais reste encore hors d’atteinte, comme repoussé par le désir languide de goûter jusqu’au bout à l’exquise – et quasi imperceptible – volupté d’abandonner.
Comme si cette fatigue, et le chemin sinueux qu’elle emprunte, n’était en fin de compte qu’un procédé dilatoire, une ruse destinée à prolonger l’expérience d’une écriture qui n’aurait de moteur et de sens qu’en s’inscrivant dans la perspective de sa disparition, de sa lente et inéluctable extinction. Comme si c’était à cet endroit – l’antichambre de sa mort – qu’elle trouvait son ultime ressort vital, son unique raison d’être, sa seule manière de prendre forme. Comme si elle ne pouvait plus apparaître qu’à cet endroit-là (goulot étranglé, territoire réduit et contraint, lieu de très maigre respiration), comme si elle ne pouvait plus agir que dans ces circonstances-là : quand se trouver à bout de forces oblige à les économiser, ces forces, et à les organiser au mieux.
4. “Il n’a jamais été question pour moi de m’enfermer dans la littérature, mais de confronter le peu que j’en ai dans la peau aux risques quotidiens de m’en débarrasser.”
{Georges Perros (qui, une fois encore, dit tout bien mieux) in Échancrures, Calligramme, 1982}

5. Parfois, je m’imagine que je serai l’homme d’un seul et unique livre, et que ce livre, je l’écrirai et l’achèverai en toute dernière instance, in extremis, dans mon avant-dernier souffle. Parmi plusieurs scénarios, j’imagine que cet ouvrage pourrait être l’histoire d’une personne qui, tout au long de sa vie, poursuit l’idéal de se dés-identifier. Une personne qui, jamais, nulle part, ne chercherait à se retrouver – ni dans les œuvres d’art ni dans les paysages, ni dans les autres ni dans leurs paroles, ni dans leurs actes ni dans leurs regards. Une personne qui ne serait chez elle qu’en elle, dans le repli nécessaire de la solitude. Et qui prendrait tout ce qui lui vient, advient, sans le moindre désir d’y apposer son empreinte – mais au contraire pour être, elle, paraphée, marquée, imprimée par le monde. Avec, au bout du compte, cet horizon : finir simple trace, inscription, poinçon, dernier sceau, ultime motif du palimpseste d’une vie.
6. On n’est jamais inactif, en vérité, quand vient la fatigue et qu’on ne fait rien : on écoute et on regarde le temps travailler pour soi.
7. Se pourrait-il que l’extinction programmée de cette espèce s’annonce dans ce que les humains de nos contrées semblent se partager dans la plus grande abondance : la fatigue, leur infinie et sacro-sainte fatigue ?

8. L’un des privilèges d’avancer en âge, de se réduire et de voir se profiler la fin, est certainement de se sentir abandonner en chemin certains désirs encombrants et morbides. Ainsi le désir d’avoir le dernier mot, qui est probablement le premier – et le plus pesant – d’entre eux.
9. Que de – bon et mauvais – temps il faut donc tuer pour entrer, enfin, un jour, dans la cour des concis – de celles et ceux qui savent dire peu, et s’en contenter.
10. De tout ce qu’on aura hérité, il s’agira au fond de faire bonne usure.
- Au risque de tomber bien bas dans l’estime de quelques âmes amies qui me sont chères, je dois confesser être resté totalement insensible à la grandeur pourtant proverbiale de Persona – une œuvre qui, montée et présentée comme un labyrinthe mental, une excursion au cœur du psychisme humain, m’évoque plutôt quelque fastidieuse et édifiante aventure spéléo-psychologique, accomplie avec de bien lourds godillots aux pieds (Mulholland Drive de Lynch m’est tombé des yeux pour la même raison).
Reste son indéniable beauté plastique… et puis l’inoubliable monologue de la femme médecin interprétée par Margaretha Krook, que pour tenter d’atténuer mon crime de lèse-génie suédois, je recopie ici intégralement : “Tu ne crois pas que je comprends ? Rêver vainement d’exister. Ne pas avoir l’air, être réellement. À chaque instant consciente, vigilante. Mais un abîme sépare ce qu’on est pour les autres et pour soi-même. Sensation de vertige et désir constant d’être enfin découverte. D’être mise à nu, découpée en morceaux et peut-être même anéantie. Chaque intonation, un mensonge ; chaque geste, une tromperie ; chaque sourire, une grimace… Se suicider ? Oh ! non, c’est affreux. Ça ne se fait pas. Mais on peut être immobile. Et silencieuse. Au moins on ne ment pas. On peut se replier, on peut s’enfermer en soi. Alors plus de rôle à jouer, plus de grimace à faire, plus de geste mensonger. Du moins, on croit. Mais la réalité est obstinée. Ta cachette n’est pas étanche. La vie s’infiltre partout. Tu es obligée de réagir. Personne ne se demande si c’est réel ou non, si tu es vraie ou fausse. Il n’y a qu’au théâtre que ces questions comptent. Et encore… Je te comprends, Elisabeth. Je comprends que tu te taises, que tu sois immobile. Que tu aies monté cette apathie en un système fantastique. Je te comprends et je t’admire. Tu devrais jouer ce rôle jusqu’à ce qu’il soit épuisé. Qu’il ait perdu tout intérêt. Alors tu l’abandonneras. Comme, petit à petit, tu as quitté tes autres rôles.” ↩︎


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